J5 – En vol pour Qaanaaq

J5 – En vol pour Qaanaaq

L’un après l’autre les moteurs sont allumés. Dans un vacarme assourdissant, les hélices tournent de plus en plus vite, puis le pilote lâche les freins. L’avion part comme une fusée, on est écrasé dans son siège. La piste de décollage d’Ilulissat ne fait que huit cent mètres de long: le pilote n’a pas le droit à l’erreur. On lance un dernier regard furtif sur les icebergs dispersés dans la baie. Enfin les vibrations diminuent, on commence à pouvoir discuter en haussant la voix.

Toutes les caisses de matériel indispensable au succès de l’expédition sont à la soute : les tentes, crampons et piolets, le réchaud à gaz et les quatre kilos de chocolat. Nos sacs à dos sont pleins d’huile d’olive et de beurre. On prend un café, on fait une sieste, on discute avec son voisin ou on reste le nez collé à la vitre.

Pendant presque deux heures nous longeons la côte ouest du Groenland, un monde de glace et de roc où l’on a souvent du mal à discerner la ligne de côte, la limite entre les glaces de terre et les glaces de mer. Les grands glaciers côtiers se succèdent les uns après les autres.

Depuis le début du siècle ils se sont amincis et retirés de plusieurs kilomètres. La perte de volume est telle qu’elle modifie le champ de gravité terrestre. On enregistre les changements dans les trajectoires des satellites. Mais cette région sensible aux changements climatiques est aussi très difficile d’accès.

Pendant tout le trajet, la porte du cockpit reste ouverte. Petite précaution tout de même: depuis 2001, les fusils sont interdits en cabine. Nous arrivons au nord de la mer de Baffin, là où les terres du Groenland côtoient celles de l’Arctique canadien. L’avion amorce sa descente dans la baie d’Inglefield, un fjord de cent kilomètres de long qui s’enfonce dans les terres du nord-ouest.

En ce début de juillet, le fjord est encore couvert de glace, la banquise commence à peine à se fracturer. Le train d’atterrissage est sorti. Nous découvrons un paysage morne, sans végétation, qui n’a pas grand chose à voir avec celui d’Ilulissat. Ici, l’atterrissage se fait à vue et, en cas de brouillard, l’avion fait demi-tour.

L’aéroport de Qaanaaq est construit sur du pergélisol. Mi-roche, mi-glace, le talus s’affaisse chaque été quand les températures passent dans le positif. La piste est aplatie tous les ans, un travail de maintenance considérable pour le village de 600 habitants. Mais outre les trois mois de l’année pendant lesquels le fjord n’est pas recouvert de glace, cet aéroport est le seul lien entre Qaanaaq et le reste du monde.