J28 – Histoire de Qaanaaq

J28 – Histoire de Qaanaaq

Cette année pour la première fois, à l’initiative de mon collègue Shin, nous organisons une conférence pour faire part de nos recherches aux habitants de Qaanaaq. L’enseignant du village traduit nos présentations en groenlandais. Les villageois sont très enthousiastes, ont beaucoup de questions, qui se terminent en général par une invitation. Mais ils veulent aussi savoir d’où nous venons, car le village garde encore un très mauvais souvenir de son passé.

Qaanaaq est un village bâti sur une pente caillouteuse, ingrate, gelée et exposée aux vents, avec des matériaux importés. Les maisons sont construites sur pilotis, poutres de bois enfoncées profondément dans le pergélisol plein de galets.

Malgré ces précautions, le sol coule comme un glacier, les poutres se tordent et les maisons se déplacent lentement d’année en année. L’eau de fonte, abondante en été, est stockée dans deux cuves souterraines pour l’hiver, mais vient en général à manquer au début du printemps, et il faut attendre l’arrivée de l’été pour prendre une douche.

L’emplacement peut paraître bien mal choisi pour un village. Qaanaaq était en fait un campement saisonnier où les habitants de Pittufik, situé cent kilomètres plus au sud, venaient pêcher en été. Mais en 1953, les habitants de Pituffik ont été expulsés à Qaanaaq par le gouvernement danois, pour les tenir à l’écart de la nouvelle base militaire américaine de Thule. Cette année-là, ils sont restés sans logement jusqu’au mois de novembre.

Aujourd’hui encore les conditions de vie des inuits et des militaires américains de la région sont sont très différentes. Notre pilote d’Air Greenland, basé à Thule, nous parlait des cinémas et des chaînes de fast-foods de la base aérienne. On est bien loin des sacs plastiques jaunes des toilettes de Qaanaaq. Les oignons et les oranges amenées par l’hélicoptère à chaque passage n’ont pas fini d’apaiser la colère des villageois.

Au large de Thule gît encore une bombe nucléaire qui n’a pas explosé. Quelque part sous la surface de l’inlandsis, les restes de Camp Century, projet avorté d’un vaste réseaux de tunnels destinés à cacher des missiles en mouvement sous la neige, a été abandonné quand les ingénieurs de l’armée se sont rendu compte que les plafonds se déformaient au-dessus de leur tête. Le site est situé en zone d’accumulation, on pensait qu’il ne referait surface qu’après plusieurs milliers d’années. Mais avec la hausse de la ligne des neiges, 9200 t de bâtiments écrasés et de rails, 200000 L de diesel, et les eaux de réfrigération d’un réacteur nucléaire, menacent de refaire surface dans quelques décennies.