J26 – Retour à Qaanaaq

J26 – Retour à Qaanaaq

C’est notre dernier jour au glacier de Bowdoin. Le ciel est encore nuageux, mais le vent est retombé. Un appel par téléphone satellite permet de confirmer que l’hélicoptère d’Air Greenland vient nous chercher. On démonte les tentes, remballe le matériel dans les caisses. Je chausse une dernière fois les crampons pour me rendre au dépôt supérieur, près des sites de forage. Finalement, une vibration sourde et bien distincte se fait entendre au sud. Quelques minutes plus tard, l’hélicoptère fait un tour au-dessus du glacier. Je monte sur la glace, agite les bras, puis retourne m’appuyer sur mon sac à dos pour le clouer au sol, rabats ma capuche pour me protéger des projections. Dans un vacarme insupportable, le pilote vient poser le nez de l’appareil juste devant le mien. Ici sur la moraine, l’hélice, danger invisible au-dessus de nos têtes, reste en marche. J’attends le feu vert du pilote puis, sans s’éloigner de la cabine, on charge les instruments. La caisse en alu et les balises restent sur place jusqu’à l’été prochain.

En un instant, l’hélicoptère me ramène au campement. Comme à l’aller, il faudra plusieurs rotations pour acheminer tout le matériel. On a beaucoup moins de nourriture qu’à l’aller, mais il faut y rajouter deux lourdes caisses très clairement étiquetées “oh shit”. Au troisième passage, le camp est presque vide. Nous retrouvons nos collègues installés sur la colline en face. C’est la première fois depuis deux semaines que nous les revoyons.

Les transports en hélicoptère coûtent une fortune. On essaie de remplir l’appareil au maximum de sa capacité tout en minimisant la distance à parcourir. La solution n’est pas toujours évidente. Finalement c’est à notre tour d’embarquer. Par la fenêtre de l’appareil, on jette un dernier regard sur le glacier de Bowdoin.

Nous survolons la crique où Robert Peary, en 1893, construisit une maison pour y passer l’hiver. C’est, selon ses mots, “sur tous les aspects un site idéal pour une maison arctique. Il y avait des fleurs et de l’herbe en abondance, un ruisseau voisin offrait une ample ressource en eau, et les montagnes promettaient une protection complète des vents furieux” (Peary, Northward over the great ice, p. 396, 1898).

Le fjord est presque complètement dégagé. Dans les semaines à venir, peut-être même dans quelques jours à peine, le glacier vêlera et la baie sera de nouveau remplie de glace. Pendant la durée de notre campagne de terrain, seuls quelques petits icebergs se sont détachés. Les instruments ont plutôt bien fonctionné, mais malheureusement pour nos mesures, le glacier est resté calme.

Cette fois, le pilote a choisi de faire le tour de la péninsule plutôt que de passer au-dessus de la calotte. Le long du fjord de Bowdoin, les glaciers qui se retirent dans les terres forment d’impressionnants panaches de sédiments. En débouchant dans la mer, ils tournent systématiquement vers la droite. À cause de la rotation de la Terre, les fjords de l’hémisphère nord, comme les éviers, circulent toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Et contrairement aux éviers, ce n’est pas une légende.

Finalement, nous retrouvons Qaanaaq. La banquise a disparu, les bateaux de pêche alignés sur la plage ont remplacé les traîneaux à chiens. À l’aéroport, Toku nous attend. Elle est réveillée depuis deux heures du matin, nous montre fièrement sa pêche, six gros saumons. Pour nous, c’est l’heure de prendre une bonne douche!