J20 – Au bord de l’eau

J20 – Au bord de l’eau

Aujourd’hui, une fois la maintenance des sismomètres terminée, nous retournons au front de vêlage, mais cette fois sur la terre ferme. L’après-midi est déjà bien entamée, mais il reste encore un peu de temps avant l’heure du dîner. J’aimerais en profiter pour compléter ma collection de cailloux. Ici, au bord de l’eau, c’est certainement l’endroit le plus exposé si un ours est dans le coin.

Mon fusil n’est jamais loin, ma radio toujours à portée. Je monte le volume et la pose verticalement sur un rocher pour entendre les conversations par-dessus mes coups de marteaux dans la pierre. La journée n’a pas été choisie au hasard : une autre équipe est dans les parages pour vérifier le fonctionnement d’un appareil photo temporaire pointé sur le glacier et du capteur de pression qui enregistre les tsunamis de vêlage et la marée.

Cette dernière est une variable très importante pour comprendre le comportement du glacier. En effet à chaque marée descendante, le glacier craque, les crevasses s’ouvrent, la glace coule en s’étirant vers le fjord, et les vêlages sont plus fréquents. Lorsque nous ferons part de ces résultats qui sont pour nous des découvertes scientifiques aux Groenlandais, eux ne seront guère surpris. Depuis longtemps, ils ne s’approchent jamais des glaciers à marée basse.

Mais pour le moment, la vue s’étend sur une mer d’huile, et sur le mur blanc du glacier. Là où la moraine médiane se termine, où nous nous tenions encore hier, on distingue une tâche brune et une grande cascade. Formée par la bédière que nous enjambons tous les jours pour accéder aux sismomètres, elle nous donne une image du sort que nous réserve le glacier si on s’y laisse prendre. Le ruisseau semble grossir de jour en jour, nous l’avons déjà vu emporter des pierres de plus d’une tonne en essayant d’y faire un barrage.

Ici, on distingue très bien la limite de l’érosion glaciaire récente, qu’il me semblait bien avoir décelée sur les images satellites. Au-dessus, des mousses et lichens qui sont certainement vieux de plusieurs milliers d’années. En-dessous, des roches nues et les restes de deux moraines, endommagées par les tsunamis réguliers, qui datent certainement du petit âge glaciaire.

Au-dessus de cette limite, les roches exposées aux rayons cosmiques ont emmagasiné des éléments instables, dits isotopes cosmogéniques, qui permettent de les dater. Ce que nous cherchons, c’est un bloc de granite suffisamment gros pour qu’on puisse penser qu’il soit resté dans la même position pendant plusieurs millénaires. Ce n’est pas toujours facile, mais aujourd’hui, je pense que nous avons trouvé le candidat parfait.

On échantillonnera en tout trois blocs. Nous notons leur lithologie, leur situation, la dureté ressentie au marteau, mesurons l’altitude de l’horizon dans toutes les directions afin de prendre en compte l’effet d’ombrage des montagnes alentours. Le travail terminé, le glacier commence déjà à passer à l’ombre. Il est temps d’entamer les deux heures de marche qui nous séparent du campement.