J2 – Bloqués à Ilulissat

J2 – Bloqués à Ilulissat

Nous sommes sur le point d’atterrir à Kangerlussuaq, notre première escale au Groenland. Nos billets annoncent une journée encore longue avec des escales à Aasiaat puis Ilulissat avant d’atteindre notre destination finale, Qaanaaq. Ancienne base militaire américaine pendant la guerre froide (connue aussi sous le nom danois de Søndre Strømfjord), avec sa piste de trois kilomètres de long c’est désormais le seul aéroport civil du Groenland qui puisse accueillir des vols long courrier.

À trois cent kilomètres de la capitale Nuuk, et loin de tout, cet emplacement a peut-être été choisi pour cacher les activités militaires américaines à la population Groenlandaise. Une route de graviers mène jusqu’à l’inlandsis, une opportunité inespérée pour les glaciologues de l’époque, à condition de pouvoir se procurer un permis. Il n’est pas encore question de changement climatique, les recherches portent surtout sur les propriétés mécaniques de la glace, en vue de futures installations militaires prévues sous la glace.

Après avoir passé la douane, certains se procurent des cartes téléphoniques, mais elles s’avéreront inutilisables à Qaanaaq. D’autres sortent se dégourdir les jambes: il fait doux, presque vingt degrés, la végétation est limitée mais il y a tout de même quelques buissons. Des Dash-8, avions à hélice conçus pour décoller et atterrir sur des petites distances, se succèdent sur la piste d’atterrissage démesurée. C’est l’un deux qui nous transportera vers Ilulissat.

Après une brève escale à Aasiaat, l’avion entame sa descente, puis c’est un changement de décor brutal. Ce n’est pas un glacier mais un fjord, rempli d’icebergs tout au long de l’année. Le fjord glacé d’Ilulissat (Ilulissat Kangerlua en Groenlandais) fait cinquante kilomètres de long pour cinq à dix de large. Il est difficile de se rendre compte des proportions. Toute cette glace provient du fleuve de glace de Jakobshavn (Sermeq Kujalleq), un glacier qui draine le quinzième de la surface de l’inlandsis. Ce glacier, le plus rapide du monde, coule à une vitesse de dix kilomètres par an et jusqu’à cinquante mètres par jour en été. On l’aperçoit vaguement au loin mais il y a tellement d’icebergs qu’il est difficile de placer la limite entre le glacier et le fjord.

À l’embouchure du fjord des icebergs de plusieurs centaines de mètres de diamètre viennent s’échouer sur le seuil des fonds marins, bloquant le reste de la glace flottante derrière eux. Leur taille est en accord avec le front de vêlage du glacier, une falaise de glace d’un kilomètre de haut, en grande partie submergée. Plusieurs fois par an, une grosse tempête vient déboucher le fjord. Les icebergs se dispersent dans la baie, dérivent jusqu’en Terre-Neuve.

Nous voici à Ilulissat. C’est ici que commencent les ennuis. Notre dernier vol pour Qaanaaq devrait être parti, et pourtant l’embarquement n’a pas encore commencé. Difficile pourtant de se tromper de quai, l’aéroport ne comporte qu’une pièce. Finalement, un membre du personnel monte sur le tapis à bagages pour faire une annonce peu rassurante: “en raison des fortes chaleurs”, il fait au moins dix degrés, “l’air est fin, l’avion ne peut voler qu’avec dix passagers de moins. Nous cherchons donc dix volontaires.” Pas de volontaires. “Très bien, nous allons donc désigner dix volontaires.” Je suis le premier appelé.

Après quelques changements de volontaires désignés au sein du groupe suivant le travail de chacun, le personnel de l’aéroport décharge nos bagages. L’équipe est scindée, nous regardons les collègues plus chanceux décoller pour Qaanaaq. Ce soir, nous passerons la nuit à Ilulissat. Notre vol est reporté jusqu’à nouvel ordre.