J16 – Crevasses et cryoconite

J16 – Crevasses et cryoconite

Les journées sur le glacier se ressemblent. Chaque jour nous remplissons une ou deux tâches au site supérieur, puis on descend au front du glacier pour mettre à niveau les sismomètres. Nous avons beaucoup de chance avec la météo. De temps en temps le ciel se couvre, les vents catabatiques qui descendent le glacier transpercent nos habits, mais nous n’avons pas encore eu de pluie.

Au site supérieur, nous installons les dernières batteries sur les sismomètres. Installés trois mètres sous la surface, ils seront bientôt prêts à passer l’hiver. Je relève les températures des forages au voltmètre. Au bureau, je vérifierai que les mesures collent avec les données numérisées.

Aujourd’hui, j’ai pris mon appareil photo. En chemin je photographie les crevasses encore remplies d’eau. Dans ces mares, la cryoconite, argiles coagulés par des colonies bactériennes qui se nourrissent des poussières sorties du glacier, absorbe les rayons du soleil, forme de petits trous dans la glace.

D’ici la fin de l’été, beaucoup de ces mares disparaîtront, laissant place à des abîmes dont on ne voit pour l’instant pas le fond. En effet à la base du glacier, les eaux de fonte sous pression creusent des voies de plus en plus larges. Mais à deux cent cinquante mètres de profondeur, la glace coule comme du miel. À l’automne, quand la fonte s’arrêtera, ces galeries sous-glaciaires se videront et la glace coulera sur elle-même pour les reboucher.

Nous rencontrons l’équipe japonaise en formation radar. Ils mesurent l’épaisseur du glacier. Habituellement, ce type de radar est attaché sur un traîneau. Les mesures sont prises en hiver et une personne suffit à le manipuler. Mais le glacier de Bowdoin est trop crevassé pour cela. Alors, une personne porte l’émetteur, une autre l’extrémité de l’antenne, une encore mesure les coordonnées GPS au milieu, et une quatrième part en éclaireur pour guider cette équipe en ligne droite dans les champs de crevasses.

Au front du glacier, les mouettes se font entendre. Elles semblent être chaque jour plus nombreuses. De temps en temps, un grondement sourd nous interrompt, se prolonge une minute ou deux. Peut-être que le glacier a vêlé, ou qu’un iceberg s’est retourné dans le fjord.

Sur le chemin du retour, nous coupons en ligne droite, passons au-dessus de la rivière dont les eaux sous pression, quelque part sous nos pieds, s’engouffrent dans les profondeurs du glacier. De l’autre côté de ce ravin, on aperçoit nos tentes. Une demi-heure plus tard, nous sommes rentrés, une autre journée de travail s’achève.