J13 – Sur le front de vêlage

J13 – Sur le front de vêlage

Petit-déj’, bidons d’eau, crampons, ça devient la routine. Nous retournons au site supérieur. Les batteries de la perceuse rechargées au générateur à pétrole, on termine les trous de la veille, on installe les batteries d’hiver sur l’un des trois sites. C’est ici aussi que se trouvent “mes” sites de forage. Creusés en 2014, ils contiennent des capteurs de températures, pression, et de déformation de la glace installés jusqu’à la base du glacier, deux cent cinquante mètres plus bas.

Enfin, je prends le temps de télécharger les données collectées pendant l’hiver. De retour au bureau, elles rempliront mes journées de travail pendant plusieurs mois, me permettront peut-être d’écrire un article et de trouver mon prochain job. Certains enregistreurs sont connectés à des panneaux solaires, d’autres seulement alimentés par batterie. J’emmène une batterie pour la recharger au campement, j’en installe une autre à sa place.

Sur le deuxième site, c’est un peu la catastrophe, une crevasse s’est ouverte juste sous les instruments. On croirait que c’est eux qui l’ont causée. Un câble est sectionné, l’enregistrement s’arrête à la mi-novembre. Vous connaissez la suite du programme : nous descendons la moraine médiane jusqu’au site inférieur. On donne quelques coups de piolets dans la glace et on remet à niveau les sismomètres.

Une fois le travail terminé, nous décidons de nous aventurer un peu plus loin que d’habitude, de parcourir les dernières dizaines de mètres qui nous séparent de l’océan. On enjambe des petites crevasses où les galets disparaissent dans des abîmes. Un bruit violent nous fait sursauter, se propage de gauche à droite comme un éclair, comme si une fracture s’était ouverte juste sous nos pieds.

Peu de glaciologues ont eu la chance de contempler cette vue, de se tenir ainsi sur le front de vêlage d’un glacier côtier. À part ici, je ne connais aucun autre endroit où c’est possible. La plupart des glaciers côtiers sont beaucoup trop crevassés. Mais au Bowdoin, la moraine médiane semble stopper les crevasses comme par magie. Malgré toutes nos études sur le glacier, cela restera pour nous l’un de ses mystères.

Le fjord est encore rempli d’icebergs gelés les uns aux autres par la banquise. Tout semble figé, mais nous savons que de temps en temps le glacier vêle. Parfois, un bloc d’un kilomètre de long bascule tout entier dans l’océan. Capturer un tel événement avec nos instruments serait une aubaine. Mais comme nous n’avons pas très envie de finir en point de données, nous ne nous attardons pas sur les lieux.

De retour au campement, je fais une sauvegarde des données, puis je mets la batterie à charger. Alors, mon collègue fait remarquer que le niveau du lac a baissé : la vidange a commencé. je me dépêche d’installer mon appareil photo. En quelques heures, le lac se vide complètement. La rivière qui courait le long du glacier est devenue sous-glaciaire. Le niveau sonore au campement monte aussi d’un cran. Le torrent est gonflé par les eaux de fonte de fin d’après-midi, les pentes s’éboulent, des morceaux de glace s’écroulent. Je laisse l’appareil tourner toute la nuit.