J11 – Sismique au front

J11 – Sismique au front

Premier jour de terrain. Lorsque nous sortons de la tente, le soleil est déjà haut dans le ciel et le glacier tout proche brille d’un blanc étincelant. Le travail ne manque pas. Il faut décider des priorités, ne pas en faire trop pour garder de l’énergie pour les jours suivants. Nous formons des petites équipes, chacune a une radio, les plus exposés emmènent un fusil.

Nous descendons la moraine latérale, remplissons deux bidons de vingt litres d’eau gelée et les laissons au bord du glacier. Puis nous chaussons les crampons et prenons pied sur la glace. Aujourd’hui nous allons installer des sismomètres. Ils ne tourneront que pendant la durée de la campagne. Il faut donc les installer au plus vite. Pour cela je vous emmène au cœur de l’action, au front du glacier.

Après une heure et demie de marche, nous ne sommes plus qu’à une centaine de mètres du front glaciaire. Ici la glace est presque au point de flottaison. Toutes les quelques minutes, un craquement sourd nous fait tourner la tête, parfois sursauter. Les crevasses s’ouvrent sous nos pieds, c’est cela que les sismomètres vont enregistrer, avec une acuité bien meilleure que la nôtre.

Les japonais sont déjà passés pour installer un capteur GPS, afin de mesurer les variations de vitesse du glacier en fonction de la marée et de la météo. Autour, nous installons quatre sismomètres en triangle, un cadran de cent mètres de côté qui permettra de déterminer la direction d’où proviennent les microséismes.

Pour cela il faut enjamber des crevasses, en contourner d’autres. Certaines abritent encore un peu de neige, une couche fragile qui finira par céder aux températures les jours à venir. Difficile de se frayer un chemin dans ce dédale. Je me demande s’il sera encore possible de venir ici dans deux semaines, si les instruments ne risquent pas de finir au fond du fjord avant la fin de la campagne.

Chaque capteur contient trois géophones (un dans chaque direction) connectés à un panneau solaire et une boîte qui contient un enregistreur, un petit capteur GPS, et une batterie de plomb de 65 Ah (23 kg). La difficulté principale est de garder les géophones à l’horizontale. Les jours de beau temps, le glacier fond de dix centimètres par jour. Pour limiter la fonte, chaque géophone est installé sur un trépied d’aluminium dans un trou et recouvert d’un grillage et d’une feuille de tissu réfléchissant. Mais il faudra revenir ici chaque jour pour recreuser le trou et remettre les capteurs à plat.

Dos et bras fatigués, nous prenons le chemin du retour. Comme à l’aller, nous empruntons la moraine médiane. Bande de roche et de graviers de vingt mètres de large, c’est pour nous une véritable autoroute de qui court à la surface du glacier. Elle nous permet de retirer les crampons et de progresser un peu plus vite. Les deux bidons ne sont plus là, d’autres collègues rentrés avant nous les ont portés au camp. Peut-être sont-ils déjà en train de faire la cuisine…