J10 – Glacier de Bowdoin

J10 – Glacier de Bowdoin

On entend l’hélicoptère d’Air Greenland arriver bien avant de l’apercevoir, petit point noir en provenance de la base aérienne de Thule au sud. Nous rencontrons les pilotes et discutons le programme des heures qui suivent. Il faudra faire plusieurs rotations. C’est toute une logistique : nous devons déposer du matériel en plusieurs endroits, et surtout il faut prendre en compte une éventuelle panne ou un changement de météo : il n’est pas question de risquer que certains se retrouvent sans tente ou sans vivres au glacier. Mon chef Martin cherche le téléphone satellite sous les provisions de dernière minute. Les pilotes essaient de garder leur sérieux.

L’hélice se met à tourner, doucement, puis de plus en plus vite. L’hélicoptère est plein à craquer. En plus des deux pilotes et de quatre passagers on y a chargé près d’une tonne de matériel. On ne croirait pas qu’une machine puisse décoller verticalement avec un tel chargement. Mais, tout en douceur, l’hélicoptère finit par quitter la piste. Nous voilà partis!

En quelques minutes nous remontons la langue du glacier de Qaanaaq, où nous avons passé toute la journée d’hier. L’hélicoptère prend de l’altitude, puis nous traversons la calotte, dôme blanc encore couvert d’une bonne couche de neige. De l’autre côté aussi, de grands glaciers descendent vers la mer.

Enfin nous apercevons le glacier de Bowdoin, l’objet de nos recherches et but tant attendu du voyage. Le front glaciaire fait cinquante mètres de haut pour trois kilomètres de large. Il est difficile de se rendre compte des proportions. Le fjord est encore gelé, et les icebergs vêlés pendant l’hiver bloqués par la banquise. Nouveauté cette année, deux collègues vont camper au sommet de la colline face au glacier pour prendre une image radar toutes les deux minutes pendant deux semaines.

Nous survolons le glacier. Comme tous les glaciers côtiers du Groenland, le Bowdoin est fortement crevassé. Le glacier a les pieds dans l’eau, son lit descend jusqu’à deux cent mètres sous le niveau des mers. Le poids de la glace est en partie compensé par les forces de flottaison. Dans sa partie terminale, le glacier accélère et se crevasse, mais pas suffisamment pour empêcher d’y installer des instruments. C’est là tout l’intérêt de ce glacier pour nos recherches.

L’hélicoptère fait un tour complet au-dessus de la surface du glacier. Je repère l’un des sites de forage grâce aux boîtes plastique noires contenant les batteries et, je ne peux m’empêcher de penser, les données d’une année complète. Le pilote a les coordonnées GPS, mais ici le glacier se déplace d’environ trois cent mètres par an. Sans arrêter le rotor, nous faisons un dépôt sur le glacier : balises, outils, batteries chargées, sismomètres, corde de rechange.

Le reste du matériel est déchargé sur une terrasse de galets au bord du glacier. C’est ici que nous dresserons le camp. L’hélicoptère repart vers Qaanaaq, on n’entend plus que le bruit du torrent. Pour les deux semaines à venir, nous sommes livrés à nous-mêmes. Il ne reste plus qu’à monter les tentes, aller chercher de l’eau, installer le réchaud, et déguster notre premier dîner au glacier de Bowdoin.